L'Histoire est en effet le dénominateur commun de toutes ses bandes dessinées. Elle l'accompagne depuis ses débuts et le suit encore dans ses projets, du XVIIe siècle à la seconde guerre mondiale. Mais ce qu'il aime avant tout, c'est de chercher à décrire l'Homme.
Comme tout historien qui se respecte, ancien sorbonnard et fin connaisseur de l'histoire intellectuelle et artistique, Nicolas Juncker parsème avec finesse, pour qui sait les cueillir, des citations artistiques, autant d’hommages à Philippe de Champaigne, David ou encore Abraham Bosse.

Le rendez-vous avec le succès commence il y a quelques années quand l'éditeur Treize étrange propose à une poignée de jeunes talents, dont il fait partie, d'adapter des « classiques » de la littérature, principalement du XIXe siècle. L'idée est de permettre à ces jeunes auteurs de déployer très librement leur art à travers des adaptations originales et personnelles de ces romans très connus du grand public. Nicolas Juncker choisit d’adapter Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas ; ce sera : D’Artagnan, journal d’un cadet. Mais le problème justement, lorsqu'on aborde une œuvre comme Les Trois mousquetaires qui a déjà été adaptée de multiples fois, et qui fait partie de l'imaginaire collectif même pour ceux qui ne l'ont jamais lue, c'est de ne pas en écrire une « énième adaptation ».

« Je m'étais toujours imaginé le duel comme une danse sacrée, un rituel virile où l'homme pouvait exhiber toute son âme...
La réalité s'avèra quelque peu différente. » Quatrième de couverture de D'artagnan, Nicolas Juncker.

Comment « faire œuvre » : ou comment ne pas faire une 51e adaptation des trois mousquetaires ?

Quel intérêt y a-t-il à adapter une œuvre littéraire en Bande Dessinée ?
La bande dessinée déploie un langage à part, avec ses qualités, ses défauts, ses règles. La première interrogation de Nicolas Juncker est de chercher ce qu'il a lui-même à dire d'intéressant sur Les trois Mousquetaires, et ensuite comment utiliser le langage particulier de la bande dessinée pour faire une narration autour de cette œuvre. Nicolas Juncker s'empare des possibilités offertes par ce support pour donner une autre dimension à l'œuvre de Dumas. Pour ce faire, il installe dans la narration trois styles graphiques qui sont autant de niveaux de lecture qui se croisent et correspondent aux pensées entremêlées de d'Artagnan.



La scène du 1er duel de d'Artagnan au début du roman est un exemple jubilatoire de l'humour généré par cette technique de croisements : alternent une vision idéalisée du duel à l'épée, vu comme une gracieuse chorégraphie, et la réalité qui est une partie de survie sauvage et bestiale, peu héroïque.
Mais l’adaptation d’une œuvre pose d’autres questions. Doit-on respecter à la lettre le roman, ou peut-on prendre des libertés pour l'adapter ? Lui est-on encore fidèle ? N'en respecte-t-on pas pour autant l'esprit ?



L'Homme et ses symboles



L'œuvre de Dumas fait l'objet depuis des décennies d'une exégèse qui montre que les personnages des trois mousquetaires sont autant de symboles.
Si on ne s'intéresse qu'aux mousquetaires par exemple, et qu'on les replace dans la société d'ordres de l'Ancien Régime, Athos est certainement la figure de la Noblesse. C'est lui qui semble commander au petit groupe des « quatre » mousquetaires, et qui monte des tactiques d'attaque, comme lors du siège de la Rochelle. L'épée ancienne qu'il conserve est la marque tangible de sa noblesse. C'est le seul objet dont il ne saurait se séparer, puisqu'il l'a reçu de ses ancêtres.
Porthos est gourmand, emporté, maladroit, buveur, mais sympathique et terriblement humain. Il recherche une ascension sociale, dont seul l'argent lui paraît le moteur. Porthos et son matérialisme seraient au fond le portrait de la bourgeoisie émergente dans la société du XVIIe siècle, et qui a de plus en plus de prétentions face à la noblesse. Or Dumas ne peut pas trop insister sur cet aspect : car il écrit justement pour la bourgeoisie du XIXe siècle et ne peut se permettre de la moquer aussi directement.
Aramis est plus secret, entre deux eaux : discret, subtil. Mais surtout très ambigu ; abbé laïc, il a embrassé la carrière militaire, mais il retourne finalement à la religion. Il a ses entrées dans le Monde mais préfère la rude compagnie de ses compagnons. Il est charmeur et il plaît aux femmes, mais il reste discret sur ses conquêtes. Sa spiritualité est aussi religieuse qu'intellectuelle. C'est ainsi avant tout la figure du Clergé.
Nicolas Juncker souligne avec subtilité ces caractères dans le récit ? mais il accompagne aussi graphiquement, par le trait, les visages, mais aussi par les couleurs, les correspondances dévoilées par Dumas.



Une quête initiatique

Nicolas Juncker découpe son récit en chapitres, où il associe un personnage et une valeur. Il choisit ainsi de construire son œuvre autour des personnages secondaires, car ce sont eux qui vont permettre à d'Artagnan de se construire en tant qu'homme, à leur contact.
On retrouve en effet derrière ces personnages secondaires d’autres symboles : Porthos serait un peu l'enfant, dont il a les désirs naïfs. Puis Athos, le plus vieux des mousquetaires, n'est-il pas la figure du père ? Il s'est pris jadis d'affection paternelle pour Porthos et l'a fait rentrer dans les mousquetaires. Aramis enfin, serait l'Amant ?
Ces personnages vont permettre à d'Artagnan de s'accomplir, de devenir homme. Il traverse les épisodes du récit comme autant d'étapes à gravir qui vont le mener vers l'âge adulte et la connaissance de soi. En ce sens, Nicolas Juncker interprète le récit de Dumas comme étant un roman initiatique.



Nicolas Juncker, avec D'Artagnan, Journal d'un cadet, signe un beau portrait d'homme. Un personnage truculent et admirable certainement, mais aussi pétri de défauts, acceptés et assumés : un personnage terriblement humain. D'ailleurs, n'est-ce pas de d'Artagnan qu'il se sent le plus proche ?

Bibliographie

  • Le Front (Treize étrange, 2003)
  • Malet (Treize étrange, 2005, réédité en 2010 chez Glénat)
  • Paroles de tox, 12 témoignages (collectif, Futuropolis, 2006)
  • D’Artagnan, journal d’un cadet (Treize étrange, 2008)
  • Immergés (2 volumes parus, Glénat, 2009 et 2010)

Portrait réalisé à l’occasion de la venue des dessinateurs Brüno (Bruno Thielleux) et Nicolas Juncker à la Médiathèque de Valence les 13 et 14 novembre 2009, dans le cadre des premières Rencontres de la Bande Dessinée. Les vidéos ci-dessus sont extraites de leur intervention du vendredi 13 novembre 2009. Réalisation Sophie Comberousse.