Elle est l’auteur d’une dizaine de romans et nouvelles, encrés dans le réel d’un monde paysan qui n’en finit pas de disparaître. Ses héros sont reclus dans le silence et n’existent que par le geste, le corps. Elle appartient à cette famille d’auteurs pour laquelle l’écriture doit tendre à une épuration formelle, des auteurs qui ont le souci d’être toujours plus dense avec des moyens toujours plus simple. Si écrire est bien sûr l’expression d’un espace et d’un temps intérieur, la référence à Michon, Bergougnioux et Millet, loin d’être anodine, pose aussi sans vanité, une ambition, l’ambition de se placer dans l’histoire littéraire, de faire partie comme Arno Bertina l’a si justement formulé, d’une histoire collective qui est toujours mieux que la singularité.

Nous l’avions reçu à la médiathèque de Saint-Etienne en octobre 2008 à l’occasion d’une table ronde intitulée « La lecture apothéose de l’écriture ». Sollicitée pour rédiger un autoportrait pour Ecrivains d'aujourd'hui, elle a eu la bienveillance de nous offrir le texte qui suit. Les photographies qui l'illustrent sont d'Olivier Roller.

Marie-Hélène Lafon - Copyright Olivier Roller

Ecrire ça commence comment ?
J’ai attendu longtemps. J’avais trente-quatre ans, c’était à l’automne 1996, et j’ai eu le sentiment de manquer ma vie, de rester à côté ; j’étais comme une vache qui regardait passer le train et les vaches ne montent pas dans les trains. Je me suis assise à ma table et j’ai commencé à écrire Liturgie, le texte court qui donne son titre à mon deuxième livre publié. Je suis montée dans le train de ma vie, et n’en suis pas redescendue depuis. Non pas qu’écrire soit toute la vie, toute ma vie ; mais je dis volontiers qu’écrire est pour moi l’épicentre du séisme vital ; ou que je ne me sens jamais exister aussi intensément que quand j’écris.

Je dis aussi que j’écris à la lisière, en lisière. Je crois que c’est d’abord sociologique ; je viens de loin, d’un monde, une famille de paysans du Cantal, où le livre existait peu, où, à l’exception d’une grand-tante restée vieille fille, la tante Jeanne, personne, jusqu’à ma sœur et moi, n’avait fait d’études, où, en d’autres termes, il n’allait pas du tout de soi d’entrer en littérature, d’abord avec les livres lus, ensuite avec ceux que l’on tend à écrire et que, je le constate, on écrit et publie, on étant indéniablement moi. Lire des livres pour étudier, pour avoir un métier, pour devenir par exemple fonctionnaire, professeur, comme ma sœur et moi l’avons fait, est licite, voire encouragé ; un tel parcours, bien que courant dans les années soixante-dix, peut même passer pour un objet de fierté ; mais écrire des livres, c’est une autre affaire, ça sépare, ça échappe. Je suis dans cette échappée, cette séparation du lieu d’origine sociale et culturelle, Par ce fait même, je suis à distance, je reste à distance aussi du milieu d’accueil, dirais-je, celui dans lequel se passe ma vie, ici et maintenant ; c’est l’apanage des transfuges sociaux, d’où qu’ils viennent. C’est ce que j’appelle être à la lisière, entre deux mondes, en tension entre deux pôles, tension féconde et constitutive, je le crois, de l’écriture.

Marie-Hélène Lafon - Copyright Olivier Roller

Je dis encore que je suis un écrivain de sillon, ou que je travaille comme on laboure. C’est d’abord une question de matériau : l’enfance et les origines sont paysannes, plantées dans la terre, et, jusqu’à présent, sans que je sache pour combien de temps encore, j’éprouve la nécessité d’écrire à partir de là. C’est le cas dans cinq des six livres que j’ai publiés, même si le troisième, Sur la photo, est un texte mixte, tendu entre Paris et la maison d’enfance. Mo, le quatrième livre, commence dans la banlieue d’Avignon et se termine à Marseille mais on y retrouve entre les personnages, un fils et une mère, le silence rugueux qui vient de ce monde où j’ai commencé, un monde où les mots servent à dire des choses utiles, ou à parler des autres, mais pas à se dire, soi. Se dire est obscène ; on se tait. Les personnages de mes livres se taisent, ils n’expliquent rien, ne s’expliquent pas, et je les montre seulement en train d’exister au ras des choses. Pour qu’ils s’incarnent, au plus près, au plus serré, je travaille, et c’est aussi pour ça que je parle de sillon, de labour. Je recommence beaucoup, je laisse poser, j’attends, il faut que le temps passe sur les textes, il faut leur laisser le temps de prendre ou de ne pas prendre, comme après avoir semé ou planté. Ensuite j’émonde, j’élague, je taille dans la matière, je fouille dans le terreau du verbe pour exhumer, extirper le mot précis, le rythme juste, au souffle près, à la virgule, au point-virgule près. Le travail d’écriture est une étreinte avec la matière verbale, c’est de l’empoignade, c’est long, ardent, parfois violent ; et c’est, à mon sens, organique parce que c’est une patiente affaire de matière et de corps. Mon rapport au monde passe par le corps et mon écriture aussi : je ne lâche jamais un texte pour publication éventuelle sans l’avoir au préalable mâché, ruminé, et dit, prononcé, proféré à voix haute, ce qui implique de passer littéralement mot après mot par le corps, le ventre, la bouche.

Mes livres viennent du corps, et d’un lieu, lieu social et culturel je l’ai dit, lieu géographique aussi, à l’évidence. La plupart des toponymes, et patronymes puisque je mélange et inverse constamment les deux registres, seraient repérables sur une carte de ces cantons minuscules que j’appelle mon triangle des Bermudes, Allanche Riom Condat, entre Limon et Cézallier, plateaux tondus du Massif Central, Cantal infime, nombril de ma terre. C’est assez dire, il me semble, à quel point la chair du texte procède dans mon travail d’un lieu de naissance ; et ce d’autant plus que, dans presque tous mes livres, le récit est ancré dans une maison, maison forte, pierre bois ardoise, maison de paysans toujours, qui est ma maison d’enfance, celle où vivent encore aujourd’hui mes parents et mon frère, maison matrice évidemment, et d’ailleurs la seule dans laquelle je n’ai jamais pu écrire une ligne, comme si l’on n’écrivait pas au cœur du volcan… Crachés depuis le pays et la maison d’enfance, les textes partent, ils font ce que j’ai fait, ils sont dans le monde et vivent ; et je le vois bien, je l’entends, les lecteurs rencontrés ici et là me le disent assez, les textes sont à la fois de ce pays premier et de tous les pays insulaires où les hommes et les femmes s’appliquent à rester vivants, le plus possible, dans la solitude des corps et des familles, dans l’âpreté des jours et leurs soudaines douceurs.

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Mes livres viennent aussi d’autres livres, en ce sens que j’ai lu avant d’écrire. J’ai longuement ruminé Flaubert, Céline, ou l’Iliade, et je ne les épuiserai pas, ils sont à la lettre inépuisables, on n’en vient pas à bout. J’ai commencé à lire tard et, plus encore que des histoires, j’ai recherché des langues fortes, marquées, travaillées, puissantes, qui font s’incarner pour toujours un grain de peau quand une femme apparaît sur le pont d’un bateau entre Paris et Nogent et que commence une Education sentimentale. Une des raisons qui m’ont fait rester si longtemps au bord de l’écriture, en sus de l’autorisation culturelle et sociale que je ne me donnais pas, est précisément que je ne voyais pas que faire avec la langue qui ne soit voué à rester à cent mille coudées en deçà du travail de ceux-là, des maîtres, des forçats insupportables, des monstrueux démiurges. Je le pense encore aujourd’hui, évidemment ; toutefois, et c’est aussi affaire de filiation, la lecture de quelques vivants, trois essentiellement, Michon, Millet et Bergounioux, m’a donné impulsion. Ils avaient ouvert une voie, quelque chose devenait possible dans le silence spectral des pays que l’exode rural avait vidés, rabotés, rendus à la friche et à l’indifférence drue des chemins fermés.

Je suis là. Je me tiens là, à cette place ; j’essaie de le faire. On continue ; ça continue.

Bibliographie :

Nouvelles/Romans

  • Le soir du chien, Buchet Chastel, 2001
  • Liturgie, Buchet Chastel, 2002
  • Sur la photo, Buchet Chastel, 2003
  • Mo, Buchet Chastel, 2005
  • Organes, Buchet Chastel 2006
  • La maison Santoire, Le bleu autour, 2007
  • Les derniers indiens, Buchet Chastel, 2008
  • L'annonce, Buchet Chastel, 2009

Pour son dernier livre L'annonce, Marie-Hélène a reçu en octobre 2009 le prix Page des libraires.

Livres photographiques
Rédaction des textes de :

  • Ma créature is wonderful de Bernard Molins, Filigranes éditions, 2004
  • Cantal de Pierre Soissons, Quelque part sur terre, 2005
  • L’air du temps de Béatrice Ropers, Husson, 2007

Collaboration au comité de rédaction : Revue Journal Intime du Massif Central numéros 5, 7 et 9.

Entretien :

Interview de Marie-Hélène Lafon à voir et à écouter sur auteurs TV.
Le numéro 6 de la revue Les Carnets du Loir est consacré à Marie-Hélène Lafon, voir le site internet des Carnets du Loir, avec la revue en ligne.