coeur_mots_B_Giraud_11.jpgEn septembre 2007, Brigitte Giraud a accepté la proposition de la bibliothèque Bonlieu d’Annecy de correspondre avec les membres des clubs de lecture de plusieurs bibliothèques de l’agglomération d’Annecy. Pendant presque six mois, elle a échangé une correspondance soutenue avec ces clubs, puis en mai 2008 elle est venue les rencontrer à Annecy.
A travers cette correspondance, se dessine un portrait de Brigitte Giraud et de son œuvre.

Quand s’est produit le déclic de votre passage de journaliste à celui d’écrivain ?
Pour moi le geste est le même : écrire avec une exigence de rigueur, être au plus près de ce que l'on veut exprimer, trouver le mot juste, rendre compte d'une émotion, d'une expérience de lecture, de spectacle (tel était mon rôle en tant que journaliste : chronique littéraire et parfois théâtre et musique). Rendre compte du texte d'un autre, ou rendre compte d'un état, de ce qu'on ressent est un exercice proche. (…) Puis quand le journal a disparu, (en 1992 je crois), j'ai eu besoin de poursuivre ce travail d'écriture, de précision, de témoignage en quelque sorte, les articles sont devenus des nouvelles, puis les nouvelles (j'en ai publié certaines dans des revues) des récits ou romans. Comme une façon de dire, en parallèle, quelque chose du monde, de le faire passer par les mots, une sorte de réalité recréée, revisitée, remodelée.

Brigitte Giraud lit des textes inédits.

L'ambiance, l’environnement et le contexte familial de vos livres se construisent-t-ils sur des faits réels ou uniquement sur votre imaginaire ?
DSCN2398_recadr__petit.jpg Rien n'est réel dans mes livres, et rien n'est inventé. Je pars de la réalité, que je module, distords, transforme, en faisant de larges détours. Ce qui m'intéresse dans l'écriture est l'idée du détour. Tout ce dont je parle est inspiré de sensations, sentiments, états, intuitions que j'ai ressentis, éprouvés. Rien n'est vrai dans La Chambre des parents, comme vous pouvez vous en douter, sauf la sensation d'un étouffement familial fait de silence et d'évitement, que j'ai très probablement ressenti quand j'étais enfant. Je n'ai rien vécu de ce que vivent les personnages, sauf le questionnement dans une famille concernant la place de chacun. Je crois que tous mes livres posent cette question : comment trouver sa place ? Comment vivre ensemble et éprouver de l'amour pour des êtres qu'on n'a pas choisis et avec lesquels vivre est parfois encombrant ? Qu'est-ce qu'on fait de cet amour ? Comment exister ensemble ? C'est ce "ensemble" qui pose problème dans mes livres, la question du lien, la juste distance, la maison, le dedans et le dehors.

A propos de J'apprends : quelle part d'autobiographie - s'il y en a - y avez-vous mis ?
coeur_mots_B_Giraud_5.jpgJ'apprends n'est pas mon histoire, mais rend compte des interrogations qu'on peut avoir face à la construction d'un être : comment on se construit, entre la famille, la maison et l'école, qu'est-ce qu'on apprend ? Et quoi ? Qui a le pouvoir de "modeler" un enfant et comment ? C'est un livre qui rend compte du passage de l'enfance à l'adolescence, sujet que l'on retrouve dans plusieurs de mes livres, et avec lequel je n'en ai pas terminé. Ce qui est "vrai" dans ce livre est le questionnement, l'inquiétude, le ressenti, et l'expérience de l'école, de même que l'appartenance à une classe sociale. C'était important pour moi de parler d'une ZUP, lieu dans lequel j'ai grandi. Mais la configuration familiale n'est pas réelle, elle n'est jamais réelle dans mes livres, elle n'est qu'un cadre, un prétexte, une base solide pour me donner un espace où je peux exprimer ce qui me préoccupe.

Bien que votre registre soit plutôt l'intime de la famille, auriez-vous envie de sujet plus large, l'actualité vous intéresse-t-elle ? Pourriez-vous puiser là un sujet ?
Bien sûr, si l'on regarde de plus près mes romans, ils ont tous un ancrage important dans le social ou l'historique : la prison pour La chambre des parents, la tentation du fascisme pour Nico, la relation à la mort qu'entretient notre société dans A présent, la guerre d'Algérie et ses répercussions dans J'apprends, et dans L'Amour... je fais écho à l'affaire Cantat-Trintignant, sur laquelle je reviens. L'intime n'exclut absolument pas un regard sur le monde, le social, le politique, l'un n'est intéressant que s'il est en relation avec l'autre. Nous sommes des êtres qui vivons une vie intime et une vie collective, et l'écriture est le point de rencontre entre ces deux dimensions. Justement. J'y tiens beaucoup.

Prenez-vous des notes à partir desquelles vous construisez vos livres ?
rencontre_D_Devos-2_recadr_.jpgNon, je ne prends jamais de notes, je suis trop brouillon pour cela. Je n'écris qu'à partir de quelque chose de mental et corporel, qui prend corps, justement, en moi pendant le temps d'élaboration du livre. La seule "note" que j'ai prise concerne le nom de la plante "monstera delisiosa" auprès de laquelle les deux adolescents font l'amour pour la première fois dans la serre. Le nom de la plante tropicale était important pour moi, symboliquement. Le reste du livre est écrit à partir de sensations, de mémoire, d'un manque, d'un problème, de questions sans réponse et sans résolution.

Attendez-vous d'avoir une idée très précise avant de rédiger ou effectuez-vous de nombreuses corrections ?
Je n'ai jamais d'idée précise sur ce qui va arriver. J'ai le projet d'un livre, j'en trouve la forme (cela prend parfois beaucoup de temps, savoir si ce sera un monologue, qui parle, s'il y aura des dialogues, s'il y aura plusieurs points de vue, s'il y aura un narrateur extérieur, etc... il faut que tout cela ne soit ni artificiel ni laborieux), je tâtonne parfois longtemps, mais une fois que c'est parti, je sais, trente pages plus loin, si je vais poursuivre le livre ou si je laisse tomber. Si je poursuis et que l'écriture atteint le but (tout à fait imaginaire) que je m'étais fixé, en intensité, en matière, en épaisseur, j'avance et là, les mots, en principe, doivent sonner comme je le souhaite. Je corrige très peu. Quasiment pas de premier jet, j'écris avec l'ordinateur, et je choisis, phrase après phrase les mots exacts qui me conviennent. Je rédige tout de suite, jamais de brouillon, ou de plan, je m'y jette et c'est l'écriture qui met tout cela en place, qui impulse le souffle, le rythme.

Vous arrive-t-il de ne pas avoir envie de finir une histoire ?
Oui, cela m'est arrivé plusieurs fois. Je m'en rends compte dès la trentième page, je me dis que ça ne tient pas, que ce n'est pas assez fort, que ce n'est pas exactement ce que je voudrais dire, que je tourne autour du pot sans y parvenir, que c'est mou, que c'est sans intérêt... Oui, si je n'ai pas la sensation de maîtriser mon projet, si les choses m'échappent ou me semblent artificielles, je préfère arrêter. J'ai tendance à arrêter facilement, parce que ce sont les commencements qui m'intéressent, l'intention de départ, la tension des premières pages, ensuite le déroulé m'intéresse moins, il faut donc que j'écrive comme si c'était un perpétuel commencement. D'où le projet des textes courts (L'Amour...) qui m'a intéressée d'un bout à l'autre avec la même constance.

Quand décidez vous que votre travail est terminé, qu'il peut être envoyé à l'éditeur ?
rencontre_D_Devos-1.jpg Terminer un livre, comme le commencer, est un plaisir intense. J'ai du mal à faire des livres longs parce que j'aime l'idée de la vitesse, de la densité, j'aime que ça fonctionne vite et que ce soit ramassé. C'est le livre qui porte sa propre fin, sa propre tension, son cheminement vers le point de dénouement. Par contre, finir est terriblement difficile, c'est ce que je fais le moins bien, parce que j'ai besoin de finir sur une tension particulière, j'ai besoin que la fin donne un éclairage nouveau, vienne en quelque sorte définir le livre. Je réécris - ou repense - mes fins un grand nombre de fois. Je ne sais pas quelle sera la fin d'un livre avant de l'avoir commencé (sauf pour Nico je crois, je l'avais, dans une première version, commencé par la fin). J'aime que la fin me surprenne moi-même, c'est vraiment très important. Il faut la bonne phrase au bon moment, en dire juste assez mais pas trop, ne pas enfoncer le clou, ne pas être trop explicite, j'ai toujours peur de trop en dire. J'aime glisser des indices dans le livre pour que la fin prenne tout son sens après le recoupement avec les indices. Il m'est arrivé de réécrire tout le livre parce que la fin ne collait plus avec l'histoire entre les personnages (le premier, La Chambre des parents).

Quelle est votre relation à vos personnages ?
Je crois que je ne suis pas tendre avec mes personnages parce que j'aime les voir sous un jour lucide et sans complaisance. Mais ils me sont si proches que la façon dont ils se débattent avec l'existence me touche et m'émeut. Ne m'intéressent que les êtres fragiles ou blessés, qui cherchent une échappée, une éclaircie. C'est le combat chez eux qui me touche, la façon dont ils mettent en place leurs modes de résistance. On m'a dit un jour que dans mes livres, les femmes veulent sauver les hommes. J'ai aimé cette remarque, que je trouve juste (qui me dérange d'ailleurs) et qui résume en partie ma démarche d'écriture. Je me demande pourquoi ce sont les femmes, finalement, qui tiennent le coup, et les hommes qui sont plus vulnérables.

Vos romans laissent supposer que pour vivre pleinement il faut savoir s'échapper. Est-ce votre note d'espoir ?
rencontre_D_Devos-3.jpgOui, se sauver, pour se sauver (j'aime le double sens de ce verbe). C'est toute ma démarche d'écriture, prendre la tangente, faire un pas de côté, contourner. Dans La chambre des parents, celui qui s'en sort est le frère, qui se sauve dès les premières pages, et échappe à une sorte de malédiction. (…) Dans Nico, le père finit par quitter la maison mais ne résout rien pour autant. Le problème est qu'il a déjà transmis quelque chose de très lourd à son fils qui va devoir faire un immense chemin pour échapper au poids de l'héritage paternel (et maternel aussi). La sœur, en quelque sorte, a pris la bonne distance pour survivre. C'est celle qui voit et qui raconte, donc qui remet les choses à leur place. Elle voit, elle parle, elle aime. Tout dépend à quoi on veut échapper. Il ne faut pas se tromper. On ne se sauve jamais qu'avec soi-même, donc il faut être prudent ! Mes romans ne sont qu'intuitifs, les personnages vivent une vie dans un milieu en général très ordinaire sans beaucoup de lignes de fuite justement, c'est à eux de les inventer, de les imaginer. Nico veut se sauver, mais en se sauvant, en transgressant, il s'enferme, il tombe dans le piège qu'il s'est forgé lui-même. Le lieu de la fuite possible, dans Nico, est la ferme des grands-parents, qui est là comme la métaphore d'une autre vie possible.

Est-ce que la véritable identité peut naître autrement que dans la fuite ?
Je n'avais pas remarqué que mes personnages sont souvent dans la fuite, merci de le souligner (cela fait écho à une remarque récente dans ce sens, et je commence à y voir quelque chose que je n'avais pas repéré !) Pour moi, fuir c'est s'effacer, ne pas savoir être soi-même dans la situation donnée, en effet, c'est en lien avec l'idée de "se sauver" qui est au cœur de mon écriture. Se sauver, dans les deux sens de l'expression. Se sauver (comme vie sauve, survivre) et aussi, fuir, disparaître. C'est curieux comme ce verbe a deux sens opposés : disparaître et survivre ! C'est la raison même de l'écriture, c'est la seule façon qu'ont trouvé mes personnages de vivre malgré tout. L'idée de fuir, c'est aussi éviter de parler, de s'affronter. Je ne suis pas sûre qu'il y ait une seule scène de conflit dans mes livres, je veux dire conflit avec engueulade, quelque chose de violent et de verbal, non au contraire, l'un des deux personnages fuit, contourne, évite, disparaît, se retranche, parce qu'il n'est sans doute pas capable de vivre une situation d'affrontement. Fuir a un lien avec la peur. Personne ne s'impose vraiment, tout se déroule hors du langage, finalement.

En tant qu'écrivain, quels sujets, quels moments sont difficiles à écrire ? En somme comment vaincre la pudeur et comment trouver le ton juste ?
rencontre_D_Devos-5_recadr_.jpgJe ne pense pas vaincre la pudeur. C'est justement elle qui me protège et permet que les livres soient possibles, parce qu'ils contournent, détournent, déplacent, et surtout, trouvent une langue - ce que j'appelle la littérature - qui est un regard, un point de vue, une façon d'envisager la vie sans être la vie elle-même. Peu importe la réalité, ce qui s'est passé vraiment, ce que j'ai vécu ou pas, ce qui m'importe est l'invention d'une langue qui donnera un rythme, une tension à l'écriture et pourra porter des personnages, des situations, une progression dramatique. Tous les sujets et moments sont difficiles à écrire, parce qu'il faut être capable de trouver ou retrouver une intensité, une justesse, un état que l'on parvient difficilement à convoquer en soi. Ecrire tient souvent du miracle, je ne sais toujours pas comment ça marche, je cherche, en écrivant, une voie qui soit limpide et simple, et si cela me semble artificiel, rugueux, laborieux, je laisse tomber. Il doit y avoir une sorte d'évidence, quelque chose qui me dépasse et conduit le texte avec détermination.


Nous remercions Didier Devos pour ses photos et Nicolas Fougerousse (Editions Alphabet de l'Espace) pour les images filmées : www.alphabet-espace.fr.

Biographie

Brigitte Giraud est née à Sidi Bel Abbès en Algérie, et a passé son enfance dans la région lyonnaise. Après des études d’anglais et d’allemand, elle séjourne à plusieurs reprises à Londres avant de revenir à Lyon, où elle exerce différentes professions : libraire, traductrice ; elle exerce comme journaliste dans la presse écrite, notamment chargée de critique littéraire. Elle devient ensuite programmatrice de la Fête du Livre de Bron, une manifestation littéraire parmi les plus reconnues en France. En 1997, elle fait paraître un premier roman fort et dérangeant, La chambre des parents. Depuis, plusieurs ouvrages sont parus, dont L’amour est très surestimé, qui a connu un grand succès public.

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Bibliographie

  • Une année étrangère, Stock, 2009
  • L’amour est très surestimé, Stock, 2007
  • J’apprends, Stock, 2005
  • Marée noire, Stock, 2004
  • A présent, Stock, 2001
  • Nico, Stock, 1999
  • La chambre des parents, Fayard, 1997.