Il a publié plusieurs récits, romans ou recueils de nouvelles : L’Odeur des grands arbres en 1997, Casa Central en 2003, Le Vent du détroit et Paradis Beach en 2004, Regarde la mer en 2005, Étrangers au paradis en 2006, enfin Indalecio en 2007. Bernard Collet a aussi donné des textes aux revues L’Instant du monde, Les Cahiers Intempestifs, JIM ; réalisé des "livres-films", dont les textes sont inédits ; il a consacré des livres, des textes de catalogues et des films à l’art contemporain ; il a été commissaire d’expositions, en France et au Maroc.

Bibliographie de Bernard Collet

Indalecio

Ce récit parfait, car factuel, documenté, dosé, s’autorise aussi des éclats poétiques, un rêve éveillé, des extrapolations, des apostrophes à l’adresse des protagonistes. Il raconte en de très courts chapitres et phrases sèches, l’épopée d’un personnage dans l’intelligence de la fuite et de l’exil.
Bernard Collet a entrepris une enquête pour découvrir les raisons du silence qui régnait autour de la personne de l’un de ses grands-oncles répondant au nom d’Indalecio. Il a été aidé dans cette recherche par une historienne madrilène, la propre fille d’Indalecio qui, elle-même, n’a découvert la vérité sur son père que longtemps après sa mort survenue en 1953. Cet homme animé par une « volonté tenace, ancrée dans les gènes, ce défi de vivre dans un ailleurs renouvelé » a littéralement eu deux vies. De la première, il n’a jamais rien dit. La seconde, en revanche, lui a valu une statue élevée à sa mémoire à Caracas. Leurs récits sont donc d’inégale longueur. L’Enfer et la Vita Nuova. Un volet clandestin et un volet au grand jour. Un versant noir, du noir emblématique de l’anarchisme, et un versant lumineux.
C’était la première vie qu’il s’agissait de reconstituer. Bernard Collet y parvient en menant de front un travail d’historien (appuyé sur les procès-verbaux des procès d’anarchistes et les articles de presse), afin de fournir des grilles d’intelligibilité, et un travail de romancier, qui laisse place à l’imagination (pouvoir évocatoire des descriptions du Sud méditerranéen au début du siècle dernier !), dans une même volonté d’élucidation. Dans sa première vie, Indalecio a fréquenté Victor Serge, Jules Bonnot et sa bande, écrit dans L’Anarchie, Le Libertaire et L’Idée libre (sous pseudonyme, déjà !) contesté violemment et collectivement un État inique et répressif (qui se vengea en substituant un matricule au nom qu’il portait à l’époque !), prôné l’antimilitarisme et la démobilisation à la veille de la Première Guerre mondiale. Accusé de vol et de meurtre en 1912, il a enduré des années de prison et de bagne (La Santé, Saint-Martin-de Ré, La Guyane), s’est évadé deux fois, a fini par se réfugier au Venezuela, le seul pays qui ne rendait pas les évadés. Il avait alors 32 ans et n’avait pas perdu ses idéaux de jeunesse. Mais il avait renoncé à l’action collective au profit de l’action individuelle, intériorisé sa révolte, persévéré dans le silence. À Caracas, il a créé une scierie, puis les premières usines sidérurgiques, payé correctement ses ouvriers, initié des écoles techniques, fondé la Chambre de Commerce et d’Industrie, milité pour l’avènement d’un régime moins autoritaire, eu dix enfants. Pour cela, il lui avait encore fallu changer d’identité.
Et c’était à Antonia, sa sœur très aimée et très aimante, qu’il avait demandé de lui procurer les papiers d’identité de leur mari et beau-frère, Joaquin Aguilas. Antonia est l’autre grand personnage de ce récit. Douloureuse, mélancolique, elle dont « l’âme était habituée à la parfaite adéquation avec le Bien », a vécu à Casablanca et n’a jamais su si son frère avait volé et tué, ou non. bernard-collet.jpg Un siècle plus tard, un siècle trop tard, Bernard Collet qui a « tenté l’effacement en elle de ce frère absent, définitivement absent » peut lui certifier que non : Indalecio n’a volé qu’une identité. Tandis que lui-même comprend d’où il tient sa « colère politique ».
Il y a un dénominateur commun entre tous les livres que publient les éditions La Fosse aux Ours, c’est une prédilection pour les figures d’insoumis. Celle-là est inoubliable.


Extrait de Indalecio

Indalecio. Je le vois ainsi, à cet instant précis où je le nomme pour la dernière fois de ce nom : le cargo est à quai, il va descendre à terre, entrer dans ces rues pavées bordées de maisons à balcons de bois, il a quitté les siens, la terre où il est né, il s’est défait de son nom, il ne sait rien de ce qui se présente devant lui. Il pourrait être celui qui a traversé une mer, un détroit meurtrier, un fleuve frontière, celui qui a déjoué la surveillance des garde-côtes, celle des patrouilles armées, celle des chiens. Il sort des prisons, des camps, des zones de transit, des cales d’un paquebot, il a franchi des barrières, des haies de barbelés. Il est celui que les eaux portent sur les sables à cet endroit où meurent les vagues et qui épuisé redresse lentement la tête, étonné d’être vivant et qui cherche un regard autour de lui, une main tendue, un signe minuscule qui le remettrait au monde, quelqu’un qui lui dirait : Entre, je vais te permettre simplement de tenir debout. Ceux qu’il a laissés sont loin derrière, dans l’espace et dans le temps, de l’autre côté du fleuve ou de la mer, de l’autre côté des murs, il est celui qui ne se souvient plus s’il a pu seulement leur dire au revoir, s’il l’a fait avec assez de douceur, assez de gravité, on croit toujours qu’on n’a pas dit ce qu’il fallait dire dans ces moments-là, maintenant c’est trop tard. Il aurait dû leur dire qu’il les aimait, oui, il aurait dû, que c’était cela qui était venu entre eux, l’amour, mais voilà, maintenant c’est trop tard. Il marche. Il est celui qui n’a rien, que lui, que son propre corps, cette part irréductible de lui-même, d’une légèreté effrayante.

in Indalecio, p. 247.

Liens

Le site de Bernard Collet

Le site "Le cinéma de la littérature" de Bernard Collet et Jean-Pierre Huguet