Naître à la vie, naître à la littérature

Charles Juliet naît le 30 septembre 1934 à Jujurieux, dans l’Ain, quatrième enfant d’une famille paysanne. Un mois après sa naissance, sa mère plongée dans une grave dépression est conduite à l’hôpital psychiatrique, qu’elle ne quittera plus jamais. Encore nourrisson Charles Juliet est placé dans une famille adoptive, il y grandit entouré de tendresse. A l’âge de huit ans, il apprend le même jour à la fois l’existence et le décès de sa mère biologique.

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Quelques années plus tard, il entre dans une école d’enfants de troupe, et se retrouve déraciné à Aix-en-Provence. Il y passera huit années d’une vie austère et disciplinée, expérience qu’il évoquera plus tard dans L’Année de l’éveil. A travers les études de médecine qu’il entame, il désire avant tout étudier le psychisme de l’homme.

Mais il développe une passion ardente pour la littérature et à 23 ans, il prend la décision de renoncer à ses études, pour se consacrer à son besoin d’écrire, impérieuse nécessité et aussi moyen de se connaître et d’exhumer ses blessures.

Un laboratoire d'écriture

La forme du journal s’impose naturellement à Charles Juliet et il va le tenir pendant des décennies. Ce journal, outil d’une lente descente en lui-même est aussi un véritable laboratoire littéraire dans lequel se dessinent déjà les grands thèmes de son œuvre. La poésie l’accompagne, des nouvelles et du théâtre suivront.

« … au début je ne savais pas très bien ce que je faisais. … j’ai pris un cahier sur lequel j’essayais de noter ce que je percevais de ma réalité interne. En fait dans ce journal, je parle très peu de l’extérieur, parce que celui-ci était sans intérêt. Ce qui me passionnait, c’était d’observer ce qui se passait en moi, de le fixer pour pouvoir le comprendre. Donc après ces premières tentatives, nouvelles, théâtre…, pendant des années je n’ai été capable que de tenir ce journal… » (Charles Juliet en son parcours, p. 49-51)

Il ressent alors l’écriture comme un véritable combat, et travaille dans la solitude sans savoir encore où il va. Il passe quinze ans de travail sur soi et sur l’écriture avant de voir en 1973 publier sa première œuvre : Fragments.

Vers le récit

Des années plus tard, en 1989, L’Année de l’éveil lui permet d’aborder la forme du récit à travers son histoire personnelle. Véritable livre d’apprentissage, à travers son expérience à l’école militaire, il relate son entrée dans la vie d’adulte. C’est ce récit (et plus tard Lambeaux) qui fait connaître son œuvre au grand public, reconnaissance qui se manifestera aussi en 1990 avec le film réalisé par Gérard Corbiau et inspiré de L’Année de l’éveil.
En 1995 paraît Lambeaux, qui touche au plus intime et lui permettra ensuite de s’éloigner de lui-même : « Après ce livre j’ai pu aller vers la fiction. » (Charles Juliet en son parcours, p. 113) Il est remarquable que L’Année de l’éveil et Lambeaux, récits intimes de son adolescence, ne soient écrits par Charles Juliet qu’à plus de cinquante ans. Il y livre les véritables clefs pour comprendre son journal ; il lui aura fallu ce temps pour porter à la lumière l’enfant qu’il était.
Attente en automne sera son premier livre de fiction, recueil de trois nouvelles où l’auteur peut diriger son regard vers d’autres horizons, après plus de vingt-cinq années de difficulté de vivre et d’écrire, de doutes et d’introspection.

Une œuvre d'une singulière unité

Charles Juliet a pratiqué de nombreuses formes d’écriture : récits, théâtre, poésie, journal… et malgré cette diversité son œuvre montre une singulière unité. Unité de thème d’abord, tant son œuvre est toute traversée par la recherche de soi.

« Je n’ai jamais décidé d’employer telle ou telle forme. Cela s’est fait au fur et à mesure de mon cheminement… De toute manière, quel que soit mon mode d’écriture, j’ai le sentiment que je dis toujours la même chose. Il est sans cesse question de cette même aventure intérieure. Je ne sais rien dire d’autre… » (Charles Juliet en son parcours, p. 131)

Unité de style ensuite, qui donne elle aussi toute une cohérence à son œuvre. Le travail sur la langue, fait de sobriété et de précision, élimine tout ce qui pourrait peser inutilement. La langue est considérée comme une matière en une analogie chère à Charles Juliet, celle de la matière travaillée par l’artiste :

« Travailler un bloc de pierre ou travailler sur les mots, c’est une manière d’intervenir sur soi-même, de se sculpter intérieurement, de pétrir sa pulpe. » (Charles Juliet en son parcours, p. 131)

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Lambeaux, une descente dans l'inconscient

Pleine de pudeur et de retenue, l’œuvre de Charles Juliet est une incessante quête intime, profonde et douloureuse.
Cette œuvre a été portée à la scène à de nombreuses reprises, en particulier par Sylvie Mongin-Algan, avec Anne de Boissy dans le rôle de la mère. C’est à l’occasion de sa représentation à la Scène nationale de Valence que la Médiathèque publique et universitaire de Valence a reçu Charles Juliet le 13 mars 2008, en compagnie de Jacqueline Ferret et de Bernadette Etcheverry, psychanalystes, qui ont commenté son œuvre sous l’angle analytique.
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Genèse de l'écriture de Lambeaux
L’écriture de Lambeaux s’est faite en deux étapes, séparées d’une douzaine d’années. La première, en 1983, verra l’abandon de la rédaction de Lambeaux après une vingtaine de pages, tant cette remontée dans son enfance submerge Charles Juliet d’émotions douloureuses. Le manuscrit est alors oublié dans un tiroir, enfoui dans sa mémoire. Puis, des années plus tard, Charles Juliet rencontre incidemment un paysan qui a connu ses parents et lui révèle d’importantes franges de leur passé. Enfin prêt à pénétrer dans sa mémoire, il reprend le manuscrit et peut enfin écrire la suite qu’il attendait. Ecrire Lambeaux, lettre à sa mère à la 2ème personne, va être un moyen de se délivrer de la culpabilité qui le hante.

L'exorcisme de la culpabilité
En écrivant Lambeaux, Charles Juliet réalise une lente descente en lui-même, où il cherche à identifier les racines de la douleur.

« Il me fallait pénétrer dans ma mémoire, dans mon inconscient, tenter d’y projeter un maximum de clarté » (Charles Juliet en son parcours, p. 113)

Le mal est une blessure enfin identifiée et nommée :

« Pardonne, ô mère, à l’enfant qui t’a poussée dans la tombe » (Lambeaux, pp. 146-147)

Venu au monde à un moment où sa mère, fragile, ne pouvait plus faire face à une nouvelle naissance, Charles Juliet se rend inconsciemment responsable de la dépression, puis de la disparition de sa mère. Il porte en lui une angoisse indicible, qui prend corps en une profonde culpabilité et plane sur lui « comme un nuage noir ».

Pendant longtemps, cette culpabilité n’est pas identifiée comme telle, Charles Juliet va prendre lentement conscience de ce sentiment déjà tout contenu dans ces lignes gravées à l’adolescence, cri dont chaque mot est mesuré :

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L’enfant que le père
A chassé

N’a plus de route

Là-bas
Loin dans la montagne
Du fond de sa tombe
La mère appelle

Inlassablement
De sa bouche écrasée
Le fils la supplie
D’accorder enfin
Son pardon (In : Lambeaux)

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L’écriture de Lambeaux, bien que douloureuse, est une délivrance. C’est le cri de l’innocence, celui qui exorcise enfin sa culpabilité.

« L’écriture était le moyen de faire face à cette culpabilité et de l’éliminer… » (Charles Juliet en son parcours, p. 111)

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Auto-analyse ?
Pour Bernadette Etcheverry, Charles Juliet est entré en écriture comme on entre en analyse. Sans aller jusqu’à utiliser le vocabulaire propre à la psychanalyse, Charles Juliet décrit son lent cheminement intérieur comme une descente en lui-même, dans son inconscient. A travers cette profonde introspection et le questionnement auquel il se soumet, advient une « seconde naissance », selon les propres mots de Charles Juliet. Il s’agit de « naître à soi-même » (Charles Juliet en son parcours, p. 55).

«  Il faut partir à sa découverte et s’engendrer. Nous naissons physiquement et nous avons à naître ontologiquement. Tant qu’on n’a pas pris conscience d’une manière extrêmement intense, vivante, des recès de sa psyché, on n’a pas fait ce travail de dénudation qui prépare la venue de la seconde naissance. » (Charles Juliet en son parcours, p. 53)

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Ecriture et art chez Charles Juliet

Quête de vérité, quête d'absolu
Charles Juliet a écrit sur plusieurs artistes. Il admire particulièrement ceux dont l’engagement est total, comme Van Gogh, Giacometti ou Bram van Velde. A travers la leur, c’est un peu sa propre recherche de simplicité et de sincérité qu’il reconnaît, une quête de vérité.

En effet il se représente le travail de l’artiste, comme celui de l’écrivain, comme devant être mû par une recherche de sobriété, de simplicité et de précision. L’œuvre doit se rapprocher de la vérité.

« Pour moi le beau ne peut exister qu’en fonction du vrai. Je n’ai jamais oublié ces mots de Plotin : le beau est la splendeur du vrai. » (Charles Juliet en son parcours, p. 133)

Non moins que l’œuvre, ce qui intéresse Charles Juliet c’est le chemin parcouru par l’artiste pour parvenir à l’expression juste de soi. Il se retrouve ainsi dans l’artiste qui « naît à lui-même », et arrive à une cohérence qui l’unit à son œuvre. C’est ce rapprochement qui va lui donner l’occasion de développer certaines amitiés.

Cézanne et Bram van Velde
S’il a fréquenté plusieurs artistes, Bram Van Velde par exemple, Charles Juliet déclare volontiers que c’est de Cézanne dont il se sent le plus proche, sans doute parce que le parcours intérieur de celui-ci ressemble au sien.

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Cézanne cherche à être vrai, en pénétrant dans l’essence même des motifs qu’il peint. Il se laisse envahir par les sensations produites par la nature qu’il contemple, il les absorbe pour la restituer au plus vrai. Dans cette démarche, il est conduit à rentrer en lui-même pour chercher à se connaître. Charles Juliet retrouve en lui son propre œil scrutateur, qui guide ce même lent et long chemin vers l’authenticité.

« Cézanne est obsédé par sa perception, il cherche toujours à avoir cette perception juste, directe, simple, à partir de laquelle tout va s’élaborer. Cézanne a travaillé en lui-même jusqu’à quarante-cinq, cinquante ans pour parvenir à cette perception directe de soi… » (Charles Juliet en son parcours, p. 85)

Bram van Velde est, lui, un peintre abstrait. Ami de Charles Juliet jusqu’à sa disparition en 1981, il a permis à ce dernier de former et d’aiguiser son œil face à la peinture. Le peintre déclarait : « Je cherche le visage de ce qui n’a pas de visage ». Il peint les sensations qu’il éprouve dans sa perception du réel, de façon libre et sensuelle, et Charles Juliet trouve dans sa démarche le même désir d’authenticité.

Une création poussée par le manque
La sérénité trouvée grâce à l’écriture n’est jamais complètement acquise : il lui faut régulièrement lutter pour repousser le moi, et retrouver le soi. Mais n’est-ce pas le propre de l’existence humaine ? Pour autant, c’est peut-être ce mal-être qui assaille l’artiste ou l’écrivain de façon récurrente qui entretient sa créativité :

« … on écrit aussi parfois à partir de ses empêchements, de ses insuffisances. Le manque est un moteur puissant, et c’est pour combler un manque qu’on écrit. Si nous étions véritablement heureux, nous n’aurions pas à écrire. » (Charles Juliet en son parcours, p. 89)

Enfin on suit, tout au long de l’œuvre de Charles Juliet, un désir d’authenticité, d’absolu, qu’il retrouve chez d’autres écrivains comme Camus ou Becket, ou des artistes : Van Gogh, Cézanne, Bram van Velde. Il lui apparaît comme lié à la nature de l’homme : « Cette nostalgie de l’immense est en l’homme un besoin fondamental. » (Charles Juliet en son parcours, p. 115).

Cette quête de vérité, vaine par essence, n’est-elle pas au fond celle de tout homme : la quête du sens de l’existence ? En cela l’œuvre de Charles Juliet dépasse son caractère personnel pour s’inscrire dans la littérature universelle.

Textes inédits

La bibliothèque idéale de Charles Juliet

  • Quel est le premier livre dont vous gardez le souvenir ?

Peut-être Les Fleurs du Mal (lu pour de mauvaises raisons).

  • Quels livres avez-vous relus ?

Beaucoup. Hemingway - Tchékhov - Camus - Les Evangiles - L'Ecclésiaste - Job - Le Cantique des cantiques - Jérémie - Isaïe - Thérèse d'Avila - Jean de la Croix...

  • Quel livre aimeriez-vous avoir écrit ?

Les Essais de Montaigne.

  • Quels livres aimez-vous offrir ?

Une vie bouleversée, de Etty Hillesum.
Le cœur est un chasseur solitaire, de Carson Mc Cullers.

  • Quel livre lisez-vous actuellement ?

Par delà le crime et le châtiment, de Jean Améry.

  • Quel(s) écrivain(s) auriez-vous aimé rencontrer ?

Tolstoï, Tchékhov.

  • Quels sont les livres qui constitueraient votre bibliothèque idéale ?

La Bible, les œuvres de Montaigne, de Proust, de Mauriac, de Camus.

Bibliographie

Cette bibliographie, réalisée par Jean-Gabriel Cosculluela, est extraite de l'ouvrage Attentivement Charles Juliet, Jacques André éditeur. Lire ici

Ce portrait a été réalisé à l’occasion de la venue de Charles Juliet à la Médiathèque de Valence les 13 et 14 mars 2008, pour une conférence sur son œuvre, puis une rencontre avec des collégiens et lycéens de Valence. Les vidéos ci-dessus sont extraites de ces interventions. (Réalisation Sophie Comberousse)

Trois représentations de la pièce Lambeaux, mise en scène par Sylvie Mongin-Algan et interprétée par Anne de Boissy, ont également eu lieu à la Scène nationale la Comédie de Valence, du 19 au 20 mars 2008.